26+27 Août 2017 | Citadelle de Namur

BALOJI : « ... pour beaucoup de gens en Europe, l’Afrique c’est un immense pays, une immense contrée obscure et lointaine. Ils ne peuvent pas distinguer un Rwandais d’un Congolais... »

Veste en cuir, chapeau noir et comme une timidité farouche derrière les yeux. Samedi après-midi, nous nous installons dans la grande bibliothèque du Cercle des Voyageurs pour une balade dans l’univers d’un artiste que d’aucuns qualifieraient un peu trop vite « d’atypique » : Baloji. L’auteur-compositeur, poète, réalisateur et beatmaker a sorti en octobre son dernier album « 64 bits and Malachite ». L’auteur du retentissant album « Kinshasa Succursale » reste fidèle à une seule règle : être inclassable. Et c’est peu dire : de l’électro rythmé à des sonorités roots made in Congo, en passant par des mots forts... et pêchus mâtinés d’une certaine douceur poétique. Rencontre avec un homme qui assume ses influences et ses contradictions, qui connait ses limites et les dépasse à chaque album, notamment grâce à de jolies collaborations. Rencontre avec Baloji, Monsieur Baloji.

Qui est Baloji ?

Je suis apprenti réalisateur, scénariste, je m’intéresse à beaucoup de choses. Je viens du hip-hop, d’un groupe qui s’appelait Starflam. J’ai sorti mon 1er album en 2008 « Hotel Impala » puis dans la foulée un 2e album qui s’appelle « Kinshasa Succursale ».

Des albums très différents quoi que…

« Hotel Impala » est davantage une lettre à ma mère. Plus centré sur ce que j’écoutais à l'époque: du rap et du R’n’B. « Kinshasa Succursale » est un album tourné vers le Congo, du moins dans les sonorités, la recherche de son, les collaborations.

Comment s’est opéré ce glissement du Hip-Hop de « Starflam » aux sonorités congolaises de « Kinshasa Succursale » ?

Je n’écoutais pas la musique congolaise. Pour moi, c'était la musique de mes parents, un truc d'anciens.. C’est venu en enregistrant un sample de Manu Dibango pour une chanson qui s’appelle « Tout ceci ne nous rendra pas le Congo », un morceau qui est inspiré de l’aide du pays que mes parents recevaient, des gens qui racontaient le génocide kasaïen, les guerres ethniques, les conflits qui jonchent l’histoire du Congo, malheureusement de manière séculaire. Comme une horrible tradition… Du coup, cela a suscité une réflexion plus approfondie, une envie d’aller creuser ces musiques. J’ai commencé avec Manu Dibango, son travail avec Kabasele, puis Grand Kallé. Et je suis arrivé avec le morceau « Indépendance chacha » que j’ai enregistré à Bruxelles, dans des circonstances un peu douteuses…

C’est-à-dire ?

Ben oui, vois-tu, c’est un peu comme si tu amenais des musiciens, des cuisiniers congolais, de la bière congolaise pour les politiciens qui viennent négocier l’indépendance et qu’ils ne soient pas trop dépaysés dans le Grand Nord. C’est en soi un signe un peu douteux. Et puis, même les paroles de la chanson sont un peu étranges. C’est un peu comme si des musiciens belges décidaient de faire une chanson dans laquelle ils parleraient à la fois de la NVA, des socialistes, du Vlaams Belang, etc, en mettant tout le monde dans le même sac. C’est dans la veine des premières chansons congolaises « à dédicace », comme il peut y en avoir pas mal et je trouvais intéressant de la reprendre parce que cela raconte beaucoup de choses sur ce qu’est le Congo aujourd’hui.

Puis, je me suis intéressé à Tabu Ley Rochereau. Je trouve que sa musique est très intéressante. C’était de la musique plutôt élitiste à l’époque, malgré tout, quand on le compare à un Franco qui, lui était plus populaire on va dire. Tabu Ley était plus aérien, plus Nat King Cole, et il résonnait beaucoup plus avec ce que je pouvais écouter du temps de Starflam. Sa musique m’a définitivement fait rentrer dans les richesses du répertoire congolais.

C’est dingue… en tant que Congolais de la diaspora, cela me semblait beaucoup plus intéressant de mettre en avant cet héritage-là que celui d’un Curtis Mayfield ou d’un Marvin Gaye. Donc voilà.

Est-ce en soi une démarche laborieuse ?

Non, vraiment pas. C’est un truc que je fais avec plaisir. Tu vois, je prends vraiment plaisir à explorer tout ça. Ces chanteurs-là, des Tabu Ley, des Abeti Masikini n’ont rien à envier aux grandes voix Soul. Quand tu regardes Abeti dans “Soul Power”1, elle explose tout.

On retrouve un paquet de gens différents sur tes albums. Tu ne tra­vailles jamais avec les mêmes. Est-ce un be­soin de faire au­tant de collabora­tions à chaque fois ?

Ça se rapproche plus de la dictature que de la collaboration (rires). Oui et non.

C’est vrai que je fais pas mal de collaborations sur les chansons, les chorégraphies, etc. L’idée, c’est de s’entourer des gens qui peuvent m’aider à me rapprocher du point que je veux atteindre d’un point de vue créatif. Ce sont des gens qui ont des compétences, là où moi j’ai mes limites. C’est certainement les effluves de Starflam, la conséquence d’être issu d’une famille très nombreuse. Je n’aime pas être seul, en tout cas pas sur mes disques.

Tu écris tes propres textes ?

Oui, j’écris tous mes textes et ceux de mes guests même lorsqu’ils sont en lingala. C’est pour cela que je parlais de dictature (rires).

Tu te définis comme un Congolais de la diaspora. As-tu le sentiment de créer, d'écrire autrement à partir du moment où tu écris ton pays ?

Je n’ai pas nécessairement le sentiment d’écrire exclusivement sur le Congo. C’est juste que cela fait partie d’un ensemble. Il y a le spectre européen, anglo-saxon. D’ailleurs, le titre de mon dernier album “64 bits and Malachite” s’inscrit dans cette démarche : le refus de choisir. J’aime passer de l’un à l’autre.

Prenons un titre comme “Unité et Litres” qui pourrait passer pour une chanson congolaise si on l’analyse sous ce spectre-là, du moins le spectre kinois. Il est certain que quand on est kinois, c’est impossible de se passer de l’omnipotence des brasseries. Le rôle qu’elles jouent, le poids qu’elles ont est extrêmement important. Ces entreprises ont plus d’argent que certains ministères ! C’est une réalité. Mais en même temps, ce n’est pas très éloigné d’une réalité belge ou européenne. Une salle comme Bercy (Paris) s’appelle désormais “AccordHotel Arena”. Chaque festival, chaque salle de concert, chaque communication est connoté, lié à une marque. C’est une réalité. Alors, le spectre congolais me permet de le décrire de façon plus claire, mais nous n’en avons pas le monopole.

En sortant ton précédent al­bum. “Kinshasa Succursale”, tu as perdu ta maison de disque qui disait ne pas comprendre dans quel style musical tu t’inscrivais. Ni musique du monde, ni hip-hop. Qu’en est-il aujourd’hui avec « 64 bites and Malachite » ?

Ça n’a pas beaucoup changé (rires) C’est pareil. J’ai rencontré il y a quelques jours des gens d’un label londonien et ils me disaient : “faut qu’on puisse t’identifier en un mot. Si on ne peut pas le faire, c’est que ton propos n’est pas clair”. Ils ont sûrement raison, mais… Je réalise, je fais le stylisme des clips. Il y a plein de choses sur le projet : la chorégraphie, les danses ... En fait, je fais tout ça, pas parce que j’ai envie d’être omnipotent, c’est juste que par nécessité, t’es bien obligé de faire les choses par toi-même. J’ai appris ça de Starflam : à l’époque, je mettais des stickers dans la rue et puis je montais sur scène. Ça ne m’a jamais posé de problème. Aujourd’hui, je porte les décors puis je monte sur scène, cela ne me dérange pas non plus. Je sais que c’est un peu l’antithèse d’une culture un peu diva à la Beyoncé ou la Stromae, mais ça ne me dérange pas. Moi, j’ai grandi là-dedans. Mon style est certainement difficile pour certains, parce qu’il faut peut-être glisser mon travail dans des cases.

Dans une de tes interviews, tu parles de “musique posture”…

Ouais. À mon avis, on est tous dans une posture. Je parle de “Beyoncé” alors que j’aime beaucoup, beaucoup beaucoup cette artiste. C’est juste son côté un peu diva, mais à ce compte-là, ce n’est pas la seule. On a tous une posture dans plein de styles différents : jouer les artistes maudits, jouer les fous… il y a tellement de personnages. Malgré tout, j’ai l’impression que les gens aiment ça.

Tu préfères dire de toi que tu es un artiste concerné plutôt qu’engagé. Quel est le propos de Baloji alors ?

Si t’es concerné, tu ne peux pas être imperméable à ce qui se passe autour de toi. C’est un peu comme si dans les prochains mois, pas un seul artiste ne parle du 22 mars. Là, il y aurait une supercherie. Ben voilà, je pense qu’inconsciemment, on est obligé d’en parler. Être concerné c’est cela. Tu le sais, en tant que Congolais, impossible de ne pas parler politique, peu importe avec qui tu traînes, au bout de quelques instants, t’es obligé de parler politique. Tout te ramène à la politique. C’est quelque chose qui m’a pris du temps à comprendre.

À l’époque avec Starflam, on tournait avec un groupe qui s’appelait “Assassin”. Ils étaient éminemment engagés et moi je ne me sentais pas proche d’eux. Ils étaient écolos, moi je jetais mes crasses par terre, j’allais au Mc Do., etc ; c’est pour cet ensemble de raison que je ne me définis pas comme un artiste “engagé”, parce que cela suppose une rigueur de vie dont je ne me sens pas capable. Et ces gens-là, ils le faisaient avec… waouh… ils ne jouaient pas dans une salle avec le logo de Coca- Cola, par exemple. Tu vois, moi, je suis loin de tout à ça. J’ai moi-même travaillé avec Coca-Cola donc je suis l’antithèse de tous ces trucs. Mais en même temps, je suis conscient de l’époque dans laquelle on vit.

Je suis conscient de la situation du Congo, etc, et elle est tellement révoltante que c’est impossible de ne pas en parler ! Et surtout que j’en ai vraiment pris conscience sur l’album “Kinshasa Succursale” que j’avais entrepris comme un “side projet”, il a eu une telle résonnance hors de Belgique. Cet album m’a fait voyager dans le monde entier.

Et justement, comment expliques-tu ce désamour de la Belgique par rapport à ton travail ?

Ah… désamour carrément ? Tu l’analyses comme ça ?

Tu es belge d’origine congolaise. Tu sors “Kinshasa Succursale” pas moins de 200 concerts partout dans le monde. Eh quoi ? Un, deux en Belgique ?

En même temps, je les comprends les Belges. Ils ont raison. Le propos, le contexte… Parce que je pense que ça ramène à des codes auxquels ils ne veulent pas s’identifier. L’Afrique, le Congo, une espèce de confrontation à un truc qu’ils ne veulent pas regarder en face. Mais, tu le sais, pour beaucoup de gens en Europe, l’Afrique c’est un immense pays, une immense contrée obscure et lointaine. Ils ne peuvent pas distinguer un Rwandais d’un Congolais, un Kinois d’un mec Lubumbashi. Et donc, effectivement un projet comme celui que je porte, c’est lourd. Ça ramène à l’indépendance, à des tas de choses. Et comme l’histoire, elle n’est pas réglée… Je pense que ce serait la même chose si j’étais sénégalais ou malien et que je parlais de l’histoire des colonisations de la France. C’est compliqué quoi ! Ça reste toujours un truc très difficile. Donc il y a cette espèce d’inconscient qui résiste.

Ton nouvel album “64 bites and Malachite”, un titre assez énigmatique, voire obscur…

Ouais, c’est obscur, mais je suis assez obscur comme mec… (rires) 64 bits c’est la référence actuelle pour les processeurs qu’on utilise pour nos machines, nos musiques assistées par ordinateur. C’est un peu la musique comme je l’ai toujours faite, que ce soit dans Starflam et aujourd’hui avec mon ordi. 40 % de cet ordinateur vient du sol congolais. Et alors, je le mets en opposition avec la seule pierre précieuse du sol congolais qui n’a aucune valeur, qui est un résidu de cuivre : la malachite. Et je trouvais qu’il y avait une balance intéressante à faire entre les deux.

Dirais-tu que c’est un album qui se démarque des autres d’un point de vue musical ?

Oui et non. Il s’inscrit à la suite, dans la lignée des autres. Tu sais, c’est comme faire de la peinture, il faut maitriser le pointillisme. C’était important de faire Kinshasa Succurssale en prise directe avec les papas, les vieux de Zaiko, de Wendo, etc. De faire un truc vraiment de tradition. Je trouve que dans la musique c’est important de faire ses classes. On est des étudiants quoi ! C’est important de ne pas oublier ça.

Pour pouvoir faire un truc qui me ressemble plus aujourd’hui, encore plus, il a fallu faire ça : prendre le temps. Bon, ça a pris 4 ans, mais il est là.

1 Abtei Masikini est une chanteuse congolaise (1954-1994). Soul Power de Jeffrey Levy-Hinte est un documentaire sur l’automne 1974 à Kinshasa (Ex.- Zaïre). En prélude au choc opposant Mohamed Ali à George Foreman, les plus grands noms de la soul et du r&b américain se sont retrouvés aux côtés des stars de la musique africaine sur une scène gigantesque montée à Kinshasa, au Zaïre, pour trois soirs de concerts enflammés.

(Entretien réalisé par par Joëlle Sambi Nzeba, responsable communication FPS)